Dans la mer... (suite 1)

Publié le par Pi_ro_94

Dans la mer... (suite 1)

Je me tourne maintenant vers la paroi rocheuse du bord séparant la mer de la terre. A première vue on la dirait en tuf, tant sa surface est tourmentée, tant sont nombreuses ses cavités qui me jettent un regard fixe et sombre comme les orbites d’un crâne de mort. En réalité, il s’agit là d’un ancien squelette de corail, vestige d’un récif préglaciaire, mis à sec et mort pendant la glaciation de Sangammon(a). Partout dans la roche on voit les restes des mêmes espèces de coraux qui existent aujourd’hui, et imbriquées entre elles les coquilles de mollusques et d’escargots dont les congénères vivants peuplent ces eaux, encore à l’époque présente. Nous nous trouvons ici sur deux récifs de coraux, l’un ancien, mort depuis des dizaines de millénaires, l’autre nouveau qui continue de croître sur le cadavre de l’ancien, les coraux ayant l’habitude de se développer comme les cultures sur les cadavres de leurs ancêtres.

Je m’approche du front de mer escarpé et je le longe en nageant jusqu’au point où je peux saisir de la main droite une saillie commode et pas trop tranchante pour m’y ancrer. Dans un état d’apesanteur céleste, agréablement au frais sans avoir froid, étranger dans ce monde féerique et comme tel exempt de tout souci terrestre, je me laisse balancer par les ondes douces. J’oublie mon propre moi, je suis tout yeux, un ballon captif animé et bienheureux.

Dans la mer... (suite 1)

Des poissons m’entourent de toutes parts, presque tous très petits en raison de la profondeur minime. La curiosité les fait sortir des cachettes où ils s’étaient retirés à mon approche. Ils viennent toujours plus près, faisant seulement un petit bond en arrière lorsque je m’éclaircis la gorge, ou plutôt le schnorchel, en expulsant par une expiration violente l’eau qui s’y était condensée. Dès que ma respiration redevient calme et silencieuse, ils avancent à nouveau et en les voyant monter et descendre au même rythme que moi, dans le doux clapotis, je récite, conscient de ma culture classique : « Vous voici donc à nouveau, formes vacillantes, Qui apparûtes naguère à mes regards encore troubles, Tenterais-je cette fois, de vous saisir et fixer ? Mon cœur sent-il encore quelque tendresse pour ces illusions ? »(b)

(a) J'ai laissé l'orthographe du texte traduit de l'allemand mais normalement il n'y a qu'un m à Sangamon. La Sangamon est une rivière de l'Illinois aux Etats-Unis. Elle a donné son nom à une période interglaciaire entre l'avant dernière glaciation du Quaternaire (l'Illinien), et la dernière (le Wisconsinien) qui se termine à -12000 av jc. Le Sangamonien, l'Illinien et le Wisconsinien sont les noms données en Amérique du Nord. En Europe, il y a plusieurs autres noms pour ces différentes périodes (glaciation du Riss, age interglaciaire Riss-Wurm, glaciation de Wurm pour les Alpes par exemple). On peut penser que Lorenz parle de la fin de cet age interglaciaire ou qu'il s'agit d'une licence poétique, Sangamon étant plus mystérieux et plus littéraire que Wisconsinien.

(b) Ce sont les premiers vers de la dédicace du Faust de Goethe

Publié dans Divers, Science

Commenter cet article