Parménide : quelques commentaires

Publié le par Pi_ro_94

parmenide -buste-14-5 - Eh bien donc ! Je vais parler; toi, écoute et retiens mes paroles qui t'apprendront quelles sont les deux seules voies d'investigation que l'on puisse concevoir. La première dit que l'Être est et qu'il n'est pas possible qu'il ne soit pas. C'est le chemin de la Certitude, car elle accompagne la Vérité. l'autre c'est l'Être n'est pas et nécessairement le Non-Être est. Cette voie est un étroit sentier où l'on ne peut rien apprendre. Car on ne peut saisir par l'esprit le Non-Être, puisqu'il est hors de notre portée; on ne peut pas non plus l'exprimer par des paroles ; en effet c'est la même chose que penser et être.

 

Ce fragment du poème philosophique de Parménide « De la Nature » ouvre la partie du poème consacrée à la Voie de la Vérité, l’autre voie étant celle de l’opinion. Il s’agit de la traduction par Jean Voilquin dans « Les penseurs grecs avant Socrate » chez Garnier Flammarion. D’autres traductions existent.  En voilà une :

 

Allons, je vais te dire et tu vas

entendre

quelles sont les seules voies de

recherche ouvertes à l’intelligence;

l’une, que l’être est, que le non-être

n’est pas,

chemin de la certitude, quiParmenide écoled'athènes,raphael

accompagne la vérité;

l’autre, que 1’être n’est pas : et que le

non-être est forcément, route où

je te le dis, tu ne dois aucunement

te laisser séduire.

Tu ne peux avoir connaissance de ce

qui n’est pas, tu ne peux le saisir ni

l’exprimer;

car le pensé et l’être sont une même

chose.

 

La deuxième traduction qui imite la forme poétique qu’avait le texte original de Parménide paraît plus lapidaire mais à part quelques nuances elle affirme la même chose que la première.

 

Je dis première bien qu’elle soit plus récente que la seconde.

 

Il faut savoir que dans le poème c’est la Déesse qui parle à Parménide et non Parménide qui parle à un disciple ou élève mais il s’agit très probablement d’une figure de style pour capter l’attention de son lecteur. Mais cela a aussi pour corollaire de donner aux idées exprimées la force de l’autorité : il ne s’agit pas là d’une simple opinion humaine.

 

Rien que ces quelques lignes ou quelques vers qui mettent au monde la philosophie occidentale et la lancent sur ses rails ouvrent déjà pas mal de questions et tentent de mettre au point une méthode d’investigation qui soit rationnelle.

 

Plusieurs remarques :

1) d’abord les jugement émis sont des jugements catégoriques au sens philosophique c’est à dire qu’ils ne sont pas soumis à une condition et qu’il n’ y a pas d’alternative.

2) deux concepts importants de la philosophie sont soumis à la réflexion celui de l’être et celui du non-être ou néant. Pour Parménide il est clair que seul l’être est (dans la première traduction il est ajouté « qu’il n’est pas possible qu’il ne soit pas » ce qui montre que la question « Pourquoi y a t-il quelque chose plutôt que rien ? n’avait pas de sens pour lui.) Le non-être lui ne saurait servir de base à la connaissance puisqu’il ne peut être saisi par l’esprit et reste donc inexprimable. C’est un concept qui est purement le négatif de l’être et qui disparaît ou s’évanouit comme aurait dit Jean Paul Sartre dès qu’on porte son attention sur lui.

3) donc son attention se porte sur l’être et la première assertion qu’il fait le concernant c’est  « qu’il est la même chose que le pensé » ou  « que penser et être sont la même chose ». Comment faut-il comprendre cela ? Et y a-t-il plus que des nuances entre les deux traductions.

Dans une des versions il s’agit du résultat de l’action (emploi des substantifs), dans l’autre c’est l’action elle même (emploi des verbes).

 

Une des difficultés provient de ce que le verbe « être » exprime un état plus qu’une action alors que « penser » est une véritable action.. Ce qui choque aussi c’est qu’il est évident qu’une pomme ou un caillou  existent sans pour autant « penser ». La pomme ou le caillou se contente d’« être ».

 

Alors en quoi « penser » est la même chose que « être » ?  Quel est ce « pensé » identique à l’ « être » ?  Peut être s’agit-il de la condition nécessaire de toute connaissance du monde ? Ce qui serait affirmé c’est que sans une relation d’identité entre la pensée et l’être aucune connaissance de ce dernier ne serait possible. Cependant s’il y a identité, penser c’est être et être c’est penser, et donc une pomme ou un caillou, sauf à admettre qu’ils pensent, ne sont pas ou plutôt ils n’ont pas d’être en dehors de ce qui en est pensé. Cela me paraît être la conséquence de la proclamation par Parménide de l’identité de l’être avec le pensé.

 

Mais comme on l'a vu dans un article précédent pour Parménide, l'Être est au dessus des choses, immuable, immobile, éternel et complet, il ne saurait être confondu avec les choses. On peut donc aussi inférer de ces attributs de l'Être que l'identité proclamée entre "être" et "penser" ou entre "l'être" et "le pensé" marque une même position ontologique et transcendante par rapport au monde.

 

Par ailleurs pouvons-nous rapprocher la formulation de Parménide du fameux « cogito ergo sum » (Je pense donc je suis) de Descartes. Je pense que non car le cogito cartésien est le résultat d’un doute radical et méthodique alors qu’il n’y a aucun doute pour Parménide. Pour Parménide l’identité du pensé et de l’être est un postulat qui n’est issu d’aucun processus, un principe d’une évidence immédiate. Pour Descartes il s’agit aussi d’un principe évident mais qui reste le résultat final du doute. Une deuxième différence importante c’est que Descartes tombent sur un sujet, le « je » qui doute, qui pense, qui est alors que dans le texte de Parménide il n’y a pas de sujet, de « je » qui pense et qui est. Le seul sujet au fond c’est l’être lui-même et c’est lui qui pense et qui est mais pas plus que Descartes il ne peut douter de lui même. La formulation de Parménide est donc nettement plus générale que celle de Descartes. En cela qu'il met l'individu au centre de la réflexion philosophique, Descartes est un "moderne".

 

Publié dans Le coin "philo"

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Kristen Chaman 11/11/2012 22:44

Bonsoir Piro,

L’êtreté c’est la connaissance du fait d’être. À juste titre, il réunit tous les autres qui individuellement sont des faits. Le terme est disgracieux je vous l’accorde. La première fois que je l’ai
lu c’était dans un article de Philippe Goron qui - Croyez-moi ! - était féru en philosophie. Disons que ce terme serait plus spécifique à l’épistémologie puisqu’il a recours à la connaissance !
Pour ma part, bien qu’il accroche la prononciation en lui donnant mauvaise sonorité, j’ai une affection certaine pour ce mot comme Baudelaire en avait pour les petites vieilles.

Bien à vous…

Kristen Chaman 11/11/2012 03:13

Salut Piro,

Je crois que là où Parménide et Descartes ont failli c'est qu'ils ont tentés tous les deux d'exprimer l'êtreté, cela sans considération de temps et d'espace. Quant au néant, d'en parler c'est déjà
en faire quelque chose : ça se complique (Rires...). A ce sujet, j'ai écris cet article : http://0z.fr/RXZ3Y

De même que la vie est faite de briques moléculaires, chacun amène sa propre pierre à l'édifice. Telle est la pensée humaine qui s'enrichit des autres plus que d'elle-même.

Bien à toi...

Pi_ro_94 11/11/2012 21:22



J'ai remarqué que vous utilisiez souvent le mot "êtreté" qui est peut être de votre invention. En tout cas, il ne fait pas partie du vocabulaire philosophique traditionnel.
Personnellement je ne l'aime pas trop, il sonne mal à l'oreille je trouve. Il y a plusieurs vocables tirés du concept d'être dans la tradition philosophique : état, essence, ecceité ou ipséité.
Peut-être entendez-vous rassembler toutes les signifations particulières attachées à ces différents vocables dans un seul qui les contiendrait toutes ? Mais le concept d'être ne remplit-il
pas déjà ce rôle ?


Quant au néant on pourrait citer le sketch de Raymond Devos : " Rien + rien = rien mais rien+ rien + rien = 3 fois rien et trois fois rien c'est déjà quelque chose..." Conclusion métaphysique il
faut au moins trois néants pour que l'être apparaisse.